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Narcissisme

Elle lui avait tout montré. À peine arrivé – il n’avait pas encore ôté sa veste -, elle sortit un par un les livres qu’elle avait publiés des rayons de sa bibliothèque. Les feuilleta devant lui, commenta chacun d’eux en long en large et en travers. Il s’étonna de cette entrée en matière, de ces retrouvailles sérieuses et professionnelles qui manquaient de légèreté, de joie pour tout dire, mais néanmoins l’écouta poliment. Ils montèrent à l’étage du joli pavillon de campagne. Dans la cage d’escalier, était punaisée, comme hâtivement, une succession chronologique de posters : photocopies et agrandissements d’invitations, couvertures, remises de prix, articles de presse, premières, couvrant de haut en bas l’ensemble des médias qui avaient été consacrés à l’écrivaine. Elle ne lui avait même pas encore proposé de café, alors qu’elle l’avait invité pour ça. S’il avait suivi attentivement les résumés de livres que, pour la plupart il connaissait déjà – elle lui en avait offert un certain nombre chez lui, la fois où ils s’étaient revus, après leur rencontre au salon du livre -, il ne regardait que d’un œil distrait les photocopies géantes accrochées au mur, en se demandant quel intérêt il pouvait y avoir à conserver, collectionner et pire, afficher dans sa maison tout ce bric-à-brac d’un passé plus ou moins glorieux. Il ne comprenait pas pourquoi elle s’enthousiasmait tant, à exhiber ainsi ces vieilles affiches, et commençait à s’ennuyer ferme. C’était la première fois qu’il lui rendait visite. Il avait espéré une rencontre plus chaleureuse, mais l’écrivaine, qui le précédait dans l’escalier, marche après marche, ne parlait que pour elle. Le dialogue s’était vite transformé en monologue. Il ne répondait plus guère, ce qui ne semblait pas déranger l’auteure, occupée à déblatérer l’histoire de chaque couverture de magazine et de chaque article de presse consacré à l’un de ses livres. Arrivés sur le palier, après une ascension de quinze marches qui lui parut plus longue que la face Nord de l’Everest, il s’apprêtait à faire demi-tour pour aller dans la cuisine boire ce café vraiment désiré, lorsqu’elle l’invita à prendre place sur un petit tabouret métallique. Trop poli pour refuser, il s’assit. C’est alors qu’elle sortit d’un rayonnage un gros classeur poussiéreux. Il eut très peur. Elle entreprit de l’ouvrir à la première page, et le titre apparut : « Archives ». Oh mon dieu, ses craintes étaient justifiées… Non… Elle n’allait pas lui infliger ça, tout de même ? Timide, il osa un Tu ne voudrais pas qu’on aille boire un café ? Elle répondit, sans tenir compte de sa pauvre protestation, Après, après, je ne veux pas risquer de salir ces documents, tu comprends, ce sont les originaux, et elle se mit à tourner les pages. Lentement, très lentement. Un vrai cauchemar. Il n’écoutait plus ce qu’elle disait, mais l’observait, tournée de trois-quart et penchée sur les feuilles jaunies. Pensif, étonné, il ne la reconnaissait pas. Une belle femme, encore, désirable, encore, dont il frôlait, assis sur ce tabouret, davantage le postérieur que les traits du visage. Sensible à son charme, il avait répondu volontiers à son invitation. Je la connais à peine, se dit-il. Je ne l’imaginais pas comme ça. Il lui était plus facile de réfléchir sans devoir la fixer des yeux, et elle ne le regardait pas. Elle m’avait paru si gaie, si ouverte, à ce salon du livre. Enfin un auteur simple et sympathique, quelqu’un d’abordable, qui ne se prend pas la tête. Que se passe-t-il ? Comment peut-elle être aussi barbante ? Et comment ai-je pu me tromper à ce point ? L’écrivaine continuait de tourner les pages avec une lenteur exaspérante et les aiguilles tournaient, elles aussi, sur la grande horloge de gare suspendue à côté d’eux, comme un rappel ironique du temps perdu. Il se sentait flotter à des lieues de cette pièce, de ce pavillon, et de cette femme que, ce matin encore, il se réjouissait de revoir. Une tristesse étrange l’étreignit. Comme une sorte de nostalgie anticipée : celle de l’amitié qu’ils auraient pu tisser, tous les deux, et qui n’existerait probablement jamais. Avant d’être née, mourait en cet instant la complicité créative – puisqu’il était un artiste lui aussi, un peintre -, qu’ils auraient su, petit à petit, nouer. Les rayons de lumière pénétraient par la fenêtre dans la pièce mansardée et pourtant, la matinée finissante paraissait grise et terne. Un goût de sable dans la bouche, presque une envie de pleurer : il était si sensible, il allait craquer. Deux heures pleines s’étaient écoulées. Sans café. Elle tapota la dernière page du classeur, le referma, et se tourna vers lui, radieuse. Il n’était plus qu’un petit tas desséché sur le tabouret métallique. Incapable de bouger et de parler. Une lueur étrange brillait dans les yeux de la femme, comme une joie intense, une exaltation, presque un amusement. Elle venait grâce à lui de revisiter son passé littéraire et, visiblement, s’en réjouissait. Oh, s’exclama-t-elle d’un ton léger, fixant la grosse horloge, il est déjà onze heures, je n’ai pas vu le temps passer ! Elle rajouta, naturelle, C’est vrai qu’on a bien parlé tous les deux, entre artistes, on a plein de choses à se dire, n’est-ce pas ? Il était tellement hébété, tellement abruti par tant de narcissisme, et tellement déçu par cette femme dont il envisageait, à peine deux heures plus tôt, d’être l’ami, qu’il ne put que répondre un Oui, oui, totalement déconnecté de la réalité. Je vais devoir te laisser maintenant, je suis désolée, rajouta l’écrivaine, alors qu’il était, lui, chez elle. Comment ? Elle le flanquait à la porte ? J’ai un rendez-vous à onze heures trente en ville, j’ai failli oublier ! Il faut que je file tout de suite ! Elle descendit l’escalier en trottinant. Il déplia son grand corps ratatiné et, à rebours, emprunta le chemin de son calvaire. Elle n’allait pas le laisser partir sans lui offrir ce café promis, ce tête-à-tête entre âmes sœurs ? Mais si, ça m’en avait tout l’air. Il avait tant de choses à lui dire ! Tant de sujets à aborder ! Mais en avait-il encore envie ? Pas sûr. Plus maintenant, en tout cas. Il avait rêvé cette nuit de leurs retrouvailles. Légèrement érotisées, il l’admettait. Il avait imaginé les discussions passionnées avec cette artiste, récemment découverte. Il avait visualisé le face-à-face dans l’intimité de cette maison, plantant un décor qu’il ne connaissait pas. Et il devait déjà en faire le deuil. Il était maudit. À son âge, comment pouvait-il se faire autant d’illusions sur l’espèce humaine, sur les individus, et sur les femmes en particulier ? Comment pouvait-il être aussi naïf ? Il se détestait. Une boule lui serrait la gorge. Il toussota plusieurs fois, mais l’étau ne voulait pas s’ouvrir. L’écrivaine avait enfilé sa veste, mis ses chaussures. Saisissant son sac à main, elle en sortit une enveloppe. Tiens, lui dit-elle, d’un air guilleret, c’est pour toi, je t’avais écrit une lettre la semaine dernière, je n’ai pas eu le temps de la poster, tu la liras chez toi ! Elle claqua une bise et ils sortirent tous deux sur le perron. La voiture de la femme disparut avant la sienne à l’angle de la rue.

Il prit le chemin du retour, pensif, roulant très lentement. Les conducteurs s’énervaient et le klaxonnaient. Il traversa un premier bourg et décida de s’arrêter boire ce fameux café. Il s’installa en terrasse et ouvrit à côté de l’expresso fumant la lettre de la femme. Pourquoi diable a-t-elle voulu m’écrire ? Il dégusta quelques gorgées du nectar réparateur et rêva un moment, avant de déplier la feuille. Peut-être lui livrerait-elle les sensations nées de sa visite à elle, le mois dernier ? Peut-être irait-elle un peu plus loin dans l’intime, et parlerait-elle de cette amitié qui avait commencé, il l’avait bien senti, il n’était pas fou, à se nouer, chez lui, dans l’émotion d’un café partagé ? Une vague d’espoir l’emporta malgré lui : et si son attitude aujourd’hui n’était que le reflet d’une gêne, et l’impossibilité d’en parler ? Et si elle sentait, elle aussi, que quelque chose était en train d’arriver, qu’on était à la veille d’une grande amitié, d’un lien artistique fort, peut-être fécond, qui s’étendrait et se ramifierait sur des années ? Après tout, elle lui avait écrit, non ? L’enveloppe ouverte tremblait sous ses doigts. C’était une écrivaine : probablement un être ultra sensible, quelqu’un qui ne savait pas confier ses émotions verbalement, mais préférait les transmettre par l’intermédiaire du texte. Il reprit confiance en lui, en eux, et se sentait déjà prêt à lui pardonner cette matinée catastrophique, à revoir les choses sous un autre angle et repartir de zéro.

L’artiste but une gorgée de café et entreprit la lecture de la lettre.

Cher Emmanuel,

Tu es donc en train de lire cette lettre, puisque tu l’as ouverte. Tel que je l’imagine, tu n’as pas attendu d’être rentré chez toi pour la lire. Tu es probablement installé en terrasse, au café du bourg, pour boire ce café que je ne t’aurai pas offert. Quoi ? Le peintre déglutit. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? La lettre ne prenait pas la tournure imaginée. Elle savait déjà qu’elle ne lui offrirait pas de café ! Et qu’il viendrait en boire un ici ? Le cœur de l’homme palpitait. Il poursuivit sa lecture. À l’heure qu’il est, tu as probablement remis en question les bases de notre hypothétique amitié. Tu es, comme on dit, en train de revoir ta copie. Ainsi donc, je ne serais pas celle que tu as fantasmée. J’ai bien vu et compris tes regards, il y a un mois, quand je suis venue te rendre visite. J’ai reconnu dans ces yeux d’enfant l’étincelle de la rencontre, le désir de plaire, la soif de communiquer avec un être qui vous ressemble et qui vous comprend. J’ai ressenti la même chose, le premier jour, au salon du livre. Le peintre ferma les yeux un instant et prit quelques inspirations avant de continuer sa lecture. L’écrivaine changeait de paragraphe.

Ta visite ce matin m’aura donné beaucoup de travail, le sais-tu ? Il m’a fallu une semaine entière pour m’organiser. D’abord, aller au grenier et fouiller pour retrouver les cartons d’archives. Se souvenir de l’endroit où j’avais roulé les vieilles affiches – celles-là, j’ai bien cru que je ne les retrouverai jamais. Ensuite, trier et reconstituer chronologiquement ma revue de presse. Je n’avais pas tout. On a écrit quand même pas mal d’articles sur mon compte. J’ai poursuivi la recherche sur Internet et complété les articles manquants. Puis, dans les dossiers de mon PC, j’ai ressorti les anciens projets de couverture, les signatures de contrats et les remises de prix. J’ai imprimé tout ce que j’ai pu à la maison. Pour les posters en plus grand format, j’ai dû faire un tour chez l’imprimeur. Je n’allais pas pousser le perfectionnisme jusqu’à faire encadrer tous ces documents, et de toute façon, je n’en aurais pas eu le temps. J’ai ensuite glissé les photocopies dans ces pochettes plastiques et constitué ce classeur poussiéreux d’archives, lui aussi déniché au grenier – il contenait de vieilles factures. Quant aux posters imprimés, tu t’es peut-être rendu compte qu’ils avaient simplement été punaisés dans la cage d’escalier, et que parfois, de part en part, débordait un morceau de papier peint, moins décoloré que le reste, trace des tableaux que j’ai décrochés à l’occasion de cette mise en scène. Mon matériel réuni, j’ai soigneusement chronométré ma prestation, et prévu deux heures de prise de tête jubilatoire, en m’aidant de la grande horloge murale – pas question le jour J de regarder mon téléphone. Je pense que j’arriverai à tenir ces deux heures, et aujourd’hui, tu sais si j’ai respecté mon timing. Tu es quelqu’un de si bien élevé, Emmanuel, je sens d’avance que tu ne m’interrompras pas dans ce monologue. J’ai décidé de ne pas me tourner vers toi, de ne pas te regarder, et d’ignorer jusqu’au bout l’état de décomposition probable dans lequel tu te seras trouvé. Par ailleurs, j’aurais trop peur, il est vrai, de ne pas arriver à garder mon sérieux : je n’ai rien d’une actrice.

Un fond de café refroidissait dans la tasse. Mais il n’était, à ce stade évidemment, plus question de le boire. Le cœur du peintre battait à tout rompre. Sa vision se troublait. Autour de lui, paroles, musique et bruits variés se fondaient dans une bouillie sensorielle. Qu’est-ce que c’était que cette comédie ? À quoi jouait-elle ? Pourquoi avoir désiré le faire souffrir et s’être moqué de lui ? Était-elle perverse, folle, malsaine ? Lui qui n’avait, jusqu’à ce matin, que des sentiments positifs et généreux à son égard. Lui qui souhaitait la revoir, encore et encore. Les hypothèses défilaient dans sa tête, sans fin, et se heurtaient au mur de l’incompréhension. Il reprit sa lecture.

Peut-être, cher Emmanuel, rendu à ce passage de ma lettre, auras-tu enfin compris à quoi je voulais en venir. Mais peut-être que non. L’aveuglement narcissique des artistes est sans limites. Il est probable qu’à ce stade encore, tu n’aies pas trouvé la réponse à ta douloureuse question. Aussi, vais-je te dessiller les yeux, et te raconter une histoire. Brièvement, rassure-toi, ça ne va pas durer deux heures. J’avais aimé notre premier contact au salon du livre, et j’aime aussi ce que tu peins. Après cette rencontre, je suis allée sur Internet découvrir quelques-unes de tes œuvres, et leur sensibilité m’a émue. J’ai eu envie de te revoir. Le mois dernier, je t’ai rendu visite. Arrivée chez toi, t’en souviens-tu, tu m’as prise en otage – c’est le meilleur mot qui me vient à l’esprit – et tu m’as infligé le tour complet de ta maison, ou plutôt, de tous ses murs. Et de quoi sont-ils recouverts, ces murs ? Tu commences à comprendre, Emmanuel. Te rends-tu compte que tous les recoins possibles sont tapissés de tes affiches d’expositions et tableaux invendus ? Cuisine, chambre, corridors, toilettes : aucun espace n’y échappe. Aucune autre œuvre d’art, aucun tableau d’un autre peintre. Il n’y a de la place que pour toi, dans ce monde-là. J’étais tellement abasourdie que je n’en ai pas dit un mot et t’ai suivie, docile et résignée, dans le cheminement de ton univers. J’espérais tant de cette visite, Emmanuel. J’ai gardé une âme d’enfant, et chaque nouvelle rencontre me réjouit. J’espère toujours, à mon âge, me faire de nouveaux amis, mais je sais que c’est grande naïveté de ma part. Je suis tombée de haut ce jour-là. Le parcours a duré environ quarante-cinq minutes. On est loin des deux heures du calvaire que je t’ai imposé ce matin. Ai-je voulu le tien punitif ou formatif ? Les deux, sans doute. Ensuite, lorsque nous avons pris ce café tant espéré, tu me dévorais des yeux, avide de reconnaissance et d’écoute. Tu avais adoré que je suive, jusqu’au bout, ton monologue. Tu avais été flatté qu’une femme vienne chez toi, qui plus est, une artiste, comme toi, et s’intéresse à ce que tu peignais. En conséquence logique, et prévisible, tu m’avais trouvée désirable, j’en suis certaine. Je savais déjà que tu brûlais d’envie de me revoir. Probablement pour me parler de tes œuvres, encore, ou de tes futures toiles. Et je savais également, en ce qui me concerne, que nous ne nous reverrions plus. À l’exception d’une dernière fois : ce matin.

En cadeau d’adieu, Emmanuel, j’ai réalisé pour toi cette composition, et t’ai offert un beau miroir, dans lequel tu as pu contempler ton âme.

Emmanuel replia soigneusement la lettre et la rangea dans l’enveloppe. Il se leva, paya son café au comptoir et sortit reprendre sa voiture dans la lumière vive de midi. Derrière lui, un fond de tasse, froid comme son cœur, achevait de noircir.

© Isabelle Lebastard