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Beauté intérieure


Elle est belle ici, et le sait. Son visage resplendit, animé d’une grâce intérieure. Sa peau est lumineuse. Son sourire, franc et son œil, vif. Sa démarche, souple et légère. On dirait qu’un fil invisible la tire vers le haut, donnant un air rebondi à son allure. Elle a déjà perdu trois kilos en marchant dans les rues escarpées de Porto, malgré les pastels de nata engouffrés à chaque pause café. Pleine d’énergie, pour la première fois depuis des années. Sa chevelure brille d’un éclat métallique, comme une provocation : elle assume son âge et le porte si bien qu’elle ne souhaite plus, aujourd’hui, si en lui en donnait la possibilité, avoir de nouveau vingt ans. Elle est belle et se sent créative, et belle parce qu’elle est créative. Elle se sent elle-même et cet elle-même-là est sacrément chouette. Quelle rencontre, quelle harmonie entre tous les constituants de son être, aussi subtils et minuscules soient-ils, s’extasie-t-elle. Son âme épanouie d’écrivain l’imprègne de la tête argentée aux chaussures de sport bleues, et fait ressortir sa beauté intérieure. Elle avance, dévore les rues et les bâtiments, découvre les jardins et les églises, sans relâche, et sa faim de vivre reste inassouvie. Elle rend grâce, silencieusement, à Dieu, ou un de ses anges, ou qui que ce soit là-haut, d’exister. Elle sourit aux passants qu’elle rencontre. Aux hommes, aux femmes, aux enfants et, souvent, on lui répond en retour. Les hommes la regardent, intrigués, ne sachant quoi penser de cette femme étrange, qui leur offre un sourire spontané. Elle continue son chemin. Son pas de vacancière arpente les pavés clairs au rythme de ses pensées. Les rues défilent, les phrases se déroulent et le texte prend forme. Il ne lui reste plus qu’à s’asseoir en terrasse d’un café, fatiguée, assoiffée, heureuse et lumineuse, pour retranscrire l’histoire.

Elle est assez quelconque là-bas. Pas vraiment moche, mais pas vraiment belle non plus. Son visage, épuisé par le quotidien, porte de plus en plus difficilement le poids de l’âge. Sa peau est terne, blanchâtre ou jaunâtre selon les saisons, mais toujours éteinte, en dépit des soins qu’elle lui prodigue. Son sourire angoissé, et son regard méfiant. Sa démarche est raide et pesante. On dirait qu’un doigt invisible l’écrase et s’amuse à la tirer en arrière. Elle a pris trois kilos en six mois, insulte hormonale, malgré les séances de sport intenses et rapprochées qu’elle s’impose. Elle ne s’est pas sentie autant vieillir que cette année. Sa chevelure, argentée, brille comme une provocation. Elle n’en a pas fait tout un flan, ni un livre, comme cette journaliste écrivaine, qui a rempli quatre cent pages d’auto-observations capillaires pendant un an. Pure intox : les hommes ne l’ont pas davantage appréciée pour ce courageux affront à L’Oréal & Cie. Au contraire, du jour où ses cheveux ont grisonné sous le ciel normand, elle est devenue invisible à la communauté masculine. Elle donnerait cher pour avoir vingt ans de moins. Elle est moche et se sent stérile, et moche parce qu’elle est stérile. Et vieille, soit rappelé en passant. Elle se sent loin de ce qu’elle pourrait être, de ce qu’elle est en réalité, au fond d’elle-même, et l’avatar de cette vie-ci est sacrément minable. La dysharmonie entre ses constituants organiques ou psychiques, aussi subtils et minuscules soient-ils, est flagrante. Ça crisse et ça coince de toutes parts, jusqu’aux plus intimes étages de son corps. Son âme d’écrivain hurle, cogne et repousse les barreaux de sa cage, enlaidissant son visage en proie à des tourments trop violents. Elle voudrait mourir, souvent, et maudit un ciel désespérément vide. Elle se réfugie dans son café habituel, fatiguée, écœurée, malheureuse et sombre, et transperce le papier d’une encre trop noire.

Des griffes pointues fouillent le ventre des souvenirs. Mais le texte s’agrippe aux tripes et refuse de voir le jour. Elle pianote en vain son portable. Nostalgique, elle ouvre alors le dossier du voyage. Son cœur s’arrête, envahi par la lumière du Portugal. Elle découvre une photo qu’une amie avait prise, dans les jardins du palais de cristal, d’assez loin. Elle veut se retrouver. Elle veut boire à la source de sa beauté. Elle zoome sur la photo. Elle se découvre, aussi insipide qu’à l’accoutumée. Vieille, grosse et moche, pour le résumer en trois mots. Où est donc la beauté de son âme ? Qu’est devenue la supposée transfiguration ? Elle le comprendra assez vite : rien de tout cela n’a existé. La beauté est intérieure. À aucun moment, elle n’a dépassé la couche la plus profonde de son épiderme. Tout est dans la tête et tout y restera enfermé à jamais.

© Isabelle Lebastard